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« Unconscientious » objectors ? Woodrow Wilson, l’enrôlement et les objecteurs de conscience mennonites

Auteur(e): Zacharie Leclair
Dossier: Les relations internationales des États-Unis
Type: Article

Extrait

La décision de Woodrow Wilson de demander au Congrès américain, le 2 avril 1917, de propulser les États-Unis dans la Grande Guerre fut pour le président démocrate le fruit d’une intense délibération intérieure. Cédant finalement aux multiples pressions politiques, dont la dernière et certes la plus déterminante fut la chute du régime tsariste en Russie et l’avènement d’un gouvernement provisoire d’inspiration libérale, ce président réélu sous la promesse implicite de poursuivre la politique de neutralité entra dans la guerre en invoquant le voeu d’un monde à jamais en paix.

Bien qu’entrepris sous des motifs soi-disant pacifistes et justifié par une rhétorique morale, l’effort de guerre supposait une mobilisation totale et englobante de la société américaine. Comme Wilson lui-même l’avait pressenti, la vague de patriotisme belliqueux qui emporta la société américaine se frappa aussi sur quelques résistances. Outre de la gauche, traditionnellement critique du militarisme et de la guerre capitaliste, une part considérable de cette critique et du refus de l’enrôlement militaire provint de groupes protestants. L’intérêt de cette étude réside en partie dans le fait qu’on reconnaisse à Wilson un usage caractéristique, même en regard des normes de la société américaine où tous les présidents avaient été de souche protestante, d’un langage justificateur teinté de références bibliques. Or, la rhétorique « théologique » de Woodrow Wilson pour justifier la guerre trouva un contrepoids tout à fait consistant, bien que marginal, dans l’opposition également théologique des Églises traditionnellement dites « de paix » (Peace churches) telles que les quakers, les amish et les mennonites. Comme les quakers, les groupes anabaptistes[1] – amish, mennonites, frères mennonites, frères en Christ et huttérites (en partie, du moins) – évoluaient en société américaine depuis l’époque coloniale[2]. Cependant, contrairement à la Société des amis, les Américains anabaptistes n’étaient pas d’origine britannique. De fait, leur héritage germanophone, alors que plusieurs d’entre eux s’exprimaient encore au début du XXe siècle dans un dialecte allemand[3], sembla poser un malaise d’ordre patriotique dans le contexte d’une mobilisation contre l’Allemagne. Leur tendance ecclésiale à la réclusion, résultant à la fois d’une recherche de discipline communautaire et de la nécessité d’échapper aux persécutions, les distinguait davantage des quakers, pour leur part historiquement impliqués dans la sphère politique. De surcroît, la théologie anabaptiste de la non-résistance et du pacifisme exacerbait cette réclusion communautaire. Depuis la Révolution, toutes les guerres, avec leur lot de pressions sociales et patriotiques, avaient constitué un éprouvant examen de conscience pour les communautés amish et mennonites des États-Unis. À l’aube de l’intervention en Europe, les mennonites étaient à la fois plus nombreux et plus diversifiés, plus étendus géographiquement et plus organisés que leurs cousins amish en tant que groupe religieux. Alors qu’ils étaient présents dans plusieurs États du Midwest (Indiana, Ohio, Kansas, Oklahoma, Iowa, etc.) ainsi qu’en Pennsylvanie, l’expérience de la Première Guerre mondiale représenta pour eux non seulement une autre épreuve de principe, mais aussi une occasion de remettre en question de larges pans de la pratique de la réclusion et du non-engagement. Et pour ceux qu’on surnommait habituellement « the Quiet in the land[4] », ce sera l’enregistrement massif et la conscription extensive pratiquée pour la première fois de l’histoire américaine par le gouvernement fédéral qui constitueront les principales pierres d’achoppement de la théologie mennonite du pacifisme et du non-engagement.

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