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« To have a friendly co-operation between Canadians and Americans ». Les prisonniers de guerre allemands en Amérique du Nord (1940-1945), objet d’une collaboration américano-canadienne

Auteur(e): Jean-Michel Turcotte
Dossier: Les relations internationales des États-Unis
Type: Article

Extrait

En février 1941, A. A. Berle, assistant au secrétaire d’État américain, déclare, dans un échange avec Sumner Welles, sous-secrétaire d’État, au sujet des relations entre le Canada et les États-Unis : « […] we have a special relationship to Canada ; and that Canadian defence comes so close to our own that we have to consider Canadian needs as though they were to a considerable extent the needs of the American armed forces[1] ». Cette proximité canado-américaine soulignée par les deux politiciens a fait l’objet de plusieurs études. Les échanges et les liens entretenus entre les deux pays depuis la Seconde Guerre sont d’ailleurs bien documentés[2]. Toutefois, leur collaboration au sujet de la détention des prisonniers de guerre allemands sur le continent nord-américain demeure méconnue autant pour les spécialistes de l’histoire de la captivité que pour les experts de l’histoire politique américaine. Pourtant, les deux États voisins ont été geôliers pendant la Deuxième Guerre mondiale. Entre 1940 et 1946, le Canada détient près de 35 000 militaires allemands pour le compte de la Grande-Bretagne. De leur côté, les États-Unis, entre 1942 et 1946, détiennent 375 000 « soldats d’Hitler » sur leur territoire[3]. Rapidement, la détention de ces individus va devenir une source de négociation entre le Canada, les États-Unis et la Grande-Bretagne[4]. Alors que Washington s’implique dans le conflit en 1942 et accepte 175 000 prisonniers allemands des Britanniques, Ottawa est déjà l’une des principales puissances détentrices parmi les Alliés de l’Ouest avec plus de 7390 militaires ennemis sur son territoire, contrairement à 32 pour les États-Unis et 500 pour la Grande-Bretagne[5]. Dans ce contexte, les autorités américaines vont porter une attention particulière au système de détention canadien afin d’organiser leurs propres politiques de captivité, ce qui suscite une étroite collaboration entre les deux alliés. Cet article s’attarde à ce processus d’échanges et apporte un nouvel éclairage par rapport à l’établissement de la captivité de guerre en Amérique du Nord. L’historiographie de la détention de guerre pendant la Seconde Guerre mondiale est vaste. Plusieurs historiens ont examiné ce phénomène selon différents angles, dans plusieurs espaces et avec diverses populations captives[6]. Cependant, la majorité des travaux portent exclusivement sur des cas nationaux précis et délaissent les relations internationales qui influent sur la captivité de guerre[7]. Les nombreuses études américaines constituent un exemple probant de cette tendance. Bien que les travaux des historiens Arnold Krammer, Robert Doyle et Antonio Tompson soient centraux, ils demeurent limités aux frontières des États-Unis et accordent peu d’importance aux influences extérieures sur les politiques établies par Washington[8]. Aussi, plusieurs analyses s’attardent strictement à un camp de prisonniers en particulier ou à la captivité dans un État précis[9]. Cette tendance est d’ailleurs aussi présente dans les études portant sur la détention de guerre au Canada entre 1940 et 1946[10]. Pourtant les chercheurs ont clairement montré que la détention de guerre dans les différents conflits est à la fois influencée par les politiques intérieures et les intérêts nationaux de chaque État, mais aussi par le contexte international et idéologique dans lequel s’inscrit cette détention, notamment en raison du traitement réservé aux prisonniers par les autres puissances détentrices, ennemies ou alliées depuis la Première Guerre mondiale[11]. Le traitement des populations civiles selon leur origine ethnique durant les conflits mondiaux reflète aussi cette même dynamique[12].

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